Character.AI en faillite : ce que deviennent vos personnages et vos conversations

Pour Character.AI, faillite rime désormais avec mise aux enchères. Le 12 octobre 2026, Character Technologies, la société qui édite la plateforme de personnages conversationnels, a demandé la protection du chapitre 11 devant le tribunal des faillites du Delaware. Disney s’est placé en premier enchérisseur, pour 20 millions de dollars. Et la vente pourrait être bouclée avant Noël.

Pour vous qui discutez depuis des mois avec un personnage, la question est plus terre à terre : que deviennent vos conversations, vos créations, votre abonnement ? Les pièces déposées au tribunal et la FAQ de Character.AI répondent à une partie de ces questions. Pas à toutes. Voici ce qui est écrit noir sur blanc, ce qui ne l’est pas et ce que le RGPD vous permet de faire dès maintenant.

Character.AI, faillite et chapitre 11 : ce que dit le dossier

Le dossier porte le numéro 26-11603. La requête, signée par le directeur général Colin M. Adams, a été déposée le 12 octobre ; dès le lendemain suivait une dizaine de requêtes « de premier jour » (salaires, comptes bancaires, fournisseurs). Tout se consulte gratuitement sur le site de Stretto, l’agent chargé des créances.

Premier point : le chapitre 11 n’est pas une liquidation sèche. Cette procédure américaine permet à une entreprise de continuer à fonctionner sous le contrôle du juge, le temps de se réorganiser ou, comme ici, de se vendre. La liquidation pure relève du chapitre 7. Character.AI a choisi la première voie, d’où un service qui tourne toujours.

Illustration Character.AI, faillite : smartphone affichant une conversation avec un personnage IA, le soir
Pendant la procédure, l’application reste accessible, selon l’entreprise. Illustration générée par IA.

Le formulaire officiel déposé au tribunal donne l’échelle. Actifs estimés entre 50 et 100 millions de dollars, passif dans la même fourchette, entre 100 et 199 créanciers. Le premier de la liste ? Google, pour un peu plus de 4,1 millions de dollars de factures. Plus bas figurent trois créances de contentieux au montant « inconnu » : le Commonwealth de Pennsylvanie, celui du Kentucky et un mineur dont le nom est masqué.

Pourquoi maintenant ? Le conseil d’administration de Character.AI a créé un comité de restructuration le 8 octobre, au vu de sa trésorerie et de ses « passifs éventuels ». Traduction : les procès. Depuis fin 2024, Character.AI est visé aux États-Unis par des plaintes, dont celle d’une famille qui le tient pour responsable de la mort d’un garçon de 14 ans (TechCrunch), et par des actions d’États. L’entreprise parle pudiquement de « vents contraires juridiques, réglementaires et opérationnels ».

Ce que Disney achète vraiment pour 20 millions

Les titres de presse parlent d’une vente à Disney. Le communiqué de Character.AI est plus précis, et le détail compte. Avant le dépôt, la société a signé avec Disney Worldwide Services un accord qui fait du groupe l’enchérisseur de référence (le « stalking horse » du jargon des faillites américaines) pour une licence non exclusive et perpétuelle sur une partie de la propriété intellectuelle de Character.AI et sur certaines de ses créances. Prix : 20 millions de dollars, plus des services de transition.

Une licence, donc. Pas la plateforme, pas la marque en exclusivité. Et, à lire le communiqué, pas vos comptes : il ne dit pas un mot des données des utilisateurs. L’offre sert surtout de plancher, puisque la section 363 du Code des faillites permet à d’autres repreneurs de surenchérir. Un dépôt remboursable de 2 millions de dollars est déjà bloqué pour ce processus de vente, selon la requête sur la trésorerie.

Ces services de transition, Disney les fournira avec d’anciens salariés de Character.AI qu’il a embauchés. La requête sur les salaires donne les chiffres : sur environ 86 salariés à plein temps fin septembre, 66 ont accepté un poste chez Disney. Au jour du dépôt, il en restait 18. Concrètement, des équipes passées chez Disney aideront la plateforme à tourner « pour une durée limitée ».

Le mouvement avait commencé le 18 septembre, quand le blog de Character.AI annonçait le départ de son directeur général, Karandeep Anand, chez Disney comme directeur technique. Ironie de l’histoire : Disney avait auparavant reproché à la plateforme d’héberger des chatbots imitant ses personnages, jusqu’aux mises en demeure (The Verge). Le tandem Character.AI-Disney, hier conflictuel, porte aujourd’hui la seule offre connue.

Un air de déjà-vu, d’ailleurs. En août 2024, Google avait signé une licence non exclusive sur la technologie de Character.AI et repris ses deux fondateurs, Noam Shazeer et Daniel De Freitas (TechCrunch). Deux fois en deux ans, les cerveaux partent et la coquille reste.

Vidéo en anglais (TechCrunch, 17 novembre 2025, 23 min) : entretien de TechCrunch Disrupt 2025 avec Karan Anand, alors directeur général de Character.AI, sur l’essor des compagnons IA et les procès visant l’entreprise. La vidéo ne se charge qu’au clic.

Le service Character.AI continue-t-il ? Oui, pour l’instant

À court terme, oui. La FAQ publiée le 12 octobre est nette : la plateforme fonctionne et tous les services restent accessibles « à ce stade ». Les abonnements payants restent actifs, la facturation ne change pas « pour l’instant » et Character.AI promet de prévenir les abonnés si des fonctions payantes évoluent.

À moyen terme, c’est une autre affaire. Le communiqué l’écrit sans détour : si la vente n’aboutit pas à un achat qui prolonge la plateforme, celle-ci sera fermée. La requête sur les salaires va plus loin dans la prudence : Character.AI y écrit être « susceptible de mettre fin à ses activités » après la vente de tout ou partie de ses actifs. Le billet de blog, lui, « espère » une offre qui permette de continuer. Les deux textes ne se contredisent pas tout à fait. Mais le ton change selon qu’on s’adresse aux utilisateurs ou au juge.

Le calendrier est serré : une vente bouclée fin novembre ou début décembre 2026, soit six à huit semaines. Conséquence pratique pour un abonné : ne pas attendre une annonce de dernière minute pour récupérer ses données.

Frise de la procédure Character.AI : dépôt du 12 octobre 2026, offre de Disney à 20 millions de dollars, vente attendue fin novembre ou début décembre
Le calendrier de la procédure, d’après les pièces déposées et le communiqué de l’entreprise.

Données, conversations, personnages : qui peut les récupérer ?

C’est la question qui compte, et c’est là que les documents sont les plus avares. La FAQ assure que vos informations restent protégées par la politique de confidentialité, pratiques inchangées. Soit. Mais une politique de confidentialité se lit jusqu’au bout.

Celle de Character.AI, en vigueur depuis le 1er juillet 2026, contient une clause de « transferts d’entreprise » : des informations peuvent être communiquées lors d’une fusion, d’une vente d’actifs ou d’une acquisition. Les conditions d’utilisation de Character.AI ajoutent que le contrat qui vous lie à la société peut être cédé « sans restriction ». Rien d’exotique, la plupart des services en ligne ont ces clauses. Sauf qu’ici, la vente a commencé.

Le droit américain prévoit un garde-fou, mais étroit. Quand une entreprise avait promis de ne pas transmettre les données personnelles de ses clients à des tiers, la section 363 du Code des faillites n’en autorise la vente que si elle respecte cette promesse, ou après la nomination d’un médiateur de la vie privée des consommateurs et le feu vert du juge (section 332). Or la politique de Character.AI prévoit expressément le cas d’une cession. Et aucune pièce publiée au 13 octobre ne dit si les données des utilisateurs font partie des actifs mis en vente.

L’enjeu se compte en millions. Dans une requête sur les avis de procédure, Character.AI évalue à environ 163 millions ses utilisateurs actuels et passés, qu’il ne considère pas comme des créanciers et compte informer par la plateforme et le blog plutôt que par courriel. La même pièce cite d’ailleurs le RGPD européen parmi les lois qui encadrent la diffusion de données personnelles. Vos données, conversations comprises, relèvent bien d’une loi que vous pouvez invoquer depuis la France.

Vos personnages Character.AI vous appartiennent… à moitié

Les conditions d’utilisation (version du 27 août 2025) disent que, « entre vous et Character.AI », vous détenez les droits sur les personnages que vous créez et sur le contenu généré. Bonne nouvelle, à moitié. Car vous accordez à Character.AI une licence mondiale, gratuite et transférable, sous-licenciable, perpétuelle et irrévocable, pour copier, stocker, modifier et exploiter ces personnages et ces contenus. Perpétuelle et transférable : exactement le genre de droit qu’un repreneur récupère avec le reste.

Autre piège, moins connu. Si votre personnage a été rendu public, la politique de confidentialité réserve à la société le droit de le garder actif, même après la suppression de votre compte, pour ne pas dégrader l’expérience des autres utilisateurs. Supprimer le compte n’efface donc pas forcément vos créations partagées. Vous y avez glissé des détails personnels ? Retirez-les de la fiche avant toute suppression. Pour le cadre général, voyez notre point sur les créations générées par IA et vos droits.

Exporter ou effacer avant la vente : le mode d’emploi

Vous êtes en France ? Le RGPD s’applique, même si l’entreprise n’est pas établie dans l’Union : son article 3 couvre les sociétés étrangères qui offrent leurs services à des personnes situées dans l’UE. Character.AI le reconnaît dans ses mentions régionales, où la société se déclare responsable du traitement et désigne un représentant européen, VeraSafe Ireland. Trois droits vous servent ici :

  • l’accès (article 15) et la portabilité (article 20), pour obtenir une copie de vos données dans un format lisible par une machine ;
  • l’effacement (article 17), quand les données ne sont plus nécessaires ou que vous retirez votre consentement ;
  • le refus que vos contenus servent à entraîner les modèles, prévu par ces mêmes mentions.

En pratique, l’export de vos données Character.AI se demande dans les réglages. Sur le web : Profil, Profile Settings, Account, Manage Account & Data, puis Export Data. Sur l’application : Profil, réglages, Legal & Privacy, Export Data. Un courriel arrive ensuite avec un lien. Deux chiffres, tirés de l’aide en ligne : le traitement prend 3 à 4 semaines, et le lien ne reste valable que sept jours. Faites le calcul : une demande déposée mi-novembre aboutirait en décembre, après la date visée pour la vente. À lancer cette semaine, franchement.

L’aide en ligne ne détaille pas le contenu de l’archive. Si une conversation compte vraiment, une copie manuelle (capture d’écran, copier-coller) reste la seule garantie immédiate.

La suppression, elle, est définitive. Elle passe par le même menu (Delete Account sur le web, Remove Account dans l’application). L’export d’abord, la suppression ensuite. Pour une demande formelle, l’adresse privacy@character.ai figure dans la politique de confidentialité, et le RGPD impose une réponse sous un mois, prolongeable de deux mois selon la complexité et le nombre de demandes (article 12).

Pas de réponse, ou une réponse qui ne tient pas ? Saisissez la CNIL (article 77) avec son formulaire de plainte en ligne. La procédure ne fait pas disparaître vos droits : la politique de Character.AI les cite toujours. Nos conseils pour sécuriser vos données dans les outils IA valent pour la suite.

Chatbot compagnon : changer de service sans refaire la même erreur

Faut-il quitter Character.AI ? Pas forcément tout de suite : le service tourne, une reprise reste possible. Mais l’épisode rappelle une évidence vite oubliée avec un chatbot compagnon. Vos confidences vivent sur les serveurs d’une start-up, et une start-up peut disparaître, ou changer de mains, en quelques semaines.

Avant d’ouvrir un compte ailleurs, trois vérifications prennent dix minutes. Où est établi le responsable du traitement, a-t-il un représentant dans l’UE ? Que dit la politique en cas de cession ? Peut-on exporter ses conversations, et en combien de temps ?

Les autorités européennes surveillent le secteur. En avril 2025, l’autorité italienne de protection des données a infligé 5 millions d’euros d’amende à Luka Inc., l’éditeur de Replika : base légale non identifiée, politique de confidentialité inadéquate, aucune vérification de l’âge (Comité européen de la protection des données). Le règlement européen sur l’IA s’ajoute désormais au RGPD ; notre point sur ce que l’AI Act impose déjà en 2026 fait le tour. Pour ChatGPT, le contrôle parental ChatGPT permet de relier le compte d’un adolescent à celui d’un parent.

Côté alternatives, deux pistes. Les assistants généralistes savent tenir un rôle si vous le leur demandez, et plusieurs ont une version gratuite : notre comparatif des chatbots IA gratuits fait le tri. Si vous ne voulez plus confier vos échanges à un tiers, un modèle sur votre propre machine règle la question ; notre guide de l’IA en local sur Mac ou PC explique par où commencer. Moins de personnages prêts à l’emploi, plus de contrôle. Et sur ce qu’on peut confier à une IA, lisez notre article sur l’IA et les données sensibles.

Le vrai test ne sera pas Disney. Ce sera la réponse de Character.AI à votre demande d’export.

Foire aux questions

Character.AI va-t-il fermer ?

Pas à ce jour. Le service fonctionne pendant la procédure, selon la FAQ de Character.AI. Le communiqué précise toutefois que la plateforme sera fermée si la vente n’aboutit pas à un achat qui la prolonge. L’issue est attendue fin novembre ou début décembre 2026.

Disney rachète-t-il Character.AI ?

Pas au sens strict. D’après le communiqué, Disney propose 20 millions de dollars pour une licence non exclusive et perpétuelle sur une partie de la propriété intellectuelle et sur certaines créances, plus des services de transition. C’est une offre de référence : d’autres candidats peuvent surenchérir devant le tribunal du Delaware.

Mon abonnement payant est-il maintenu ?

Oui pour l’instant. La FAQ indique que les abonnements restent actifs et la facturation inchangée, avec un préavis promis si des fonctions payantes évoluent. Elle ne dit rien d’un remboursement en cas de fermeture.

Comment récupérer mes conversations Character.AI ?

Demandez l’export dans les réglages du compte (Manage Account & Data sur le web, Legal & Privacy dans l’application). Comptez 3 à 4 semaines, puis sept jours pour télécharger l’archive. Le RGPD vous donne aussi un droit d’accès et de portabilité, avec une réponse due sous un mois.

Sources