Une banque de voix se prépare d’ordinaire tant que la parole est encore là. Le 13 octobre 2026, à la Chambre des lords, la baronne Jane Campbell a montré qu’on peut aussi la reconstituer après coup, à partir de vieux enregistrements : vers 16 h 10, pendant le débat sur le projet de loi britannique sur la santé (Health Bill), sa voix d’autrefois, recréée par intelligence artificielle, a résonné dans l’hémicycle. Le whip en chef du gouvernement l’avait annoncé en ouverture du débat : une première dans un Parlement britannique.
L’histoire touche, et elle pose des questions très terre à terre. Qui peut constituer sa banque de voix, avec quels outils, à quel moment ? Qui a le droit de s’en servir ? Et en France, vers qui se tourner quand la maladie de Charcot commence à abîmer la parole ? Réponses sourcées, sans promesse médicale : une voix de synthèse ne soigne rien. Elle aide à rester dans la conversation.
Le compte rendu officiel des débats (Hansard) permet de reconstituer la scène. Avant la deuxième lecture du Health Bill, Lord Kennedy of Southwark, whip en chef du gouvernement à la Chambre des lords, prévient ses pairs : la baronne Campbell of Surbiton va intervenir avec une voix générée par IA, une première dans un Parlement britannique.
La baronne remercie d’abord la commission de la procédure (Procedure Committee) et les équipes techniques. Elle parle d’une technologie de pointe qui lui permet de débattre avec sa propre voix, celle, « autrefois claire », d’avant la dégradation due à son handicap. Puis, avec un humour très britannique, elle présente à ses collègues « Baroness Campbell mark 2 ». La suite est un discours politique comme un autre, sur les budgets personnels de santé du NHS.
Le détail compte : la machine n’a rien écrit. « J’ai utilisé l’IA pour dire mes propres mots, pas pour qu’on me mette des mots dans la bouche », résume l’intéressée dans le billet publié le jour même par ElevenLabs. Selon ce billet, elle a trouvé seule le service de clonage d’ElevenLabs, y a chargé d’anciens extraits où on l’entend parler, puis a fait lire son propre texte par la synthèse vocale, diffusée dans l’hémicycle par un appareil d’assistance.
Ce n’est pas le premier aménagement. En 2012, les lords avaient autorisé son assistant à entrer dans l’hémicycle pour lire ses discours à sa place, un précédent rappelé en 2022 par la commission de la procédure. Jane Campbell, pair à vie depuis 2007 et figure de la défense des droits des personnes handicapées, vit avec une amyotrophie spinale diagnostiquée à l’âge d’un an, selon ElevenLabs.

Le principe tient en une phrase : enregistrer sa voix tant qu’elle est claire, pour qu’un logiciel puisse ensuite la reproduire. Les anglophones parlent de voice banking. Le résultat est une voix de synthèse personnalisée, installée dans l’outil de communication que la personne utilisera le jour où parler deviendra trop difficile : une application sur tablette, un ordinateur commandé par le regard. On tape ou on désigne une phrase, l’appareil la prononce avec votre timbre plutôt qu’avec une voix standard.
Trois façons de faire coexistent. Elles ne demandent pas le même effort.
La plus classique consiste à lire une liste de phrases imposées. Le service My-Own-Voice d’Acapela, proposé en français, demande d’enregistrer 50 phrases, soit une dizaine de minutes. La création et l’essai de cette banque de voix sont gratuits ; l’usage dans une application de communication est payant.
Deuxième méthode, la banque de messages (message banking) : on enregistre telles quelles des phrases de tous les jours, des expressions fétiches, des surnoms, rejoués à l’identique depuis l’appareil. C’est vraiment vous, intonation comprise. Mais on ne peut dire que ce qu’on a prévu. Le guide de voice banking de l’université de l’Iowa conseille de cumuler : réutiliser ces messages pour fabriquer ensuite la voix de synthèse personnalisée, sans réenregistrer.
La troisième voie est celle de Jane Campbell, le clonage à partir d’archives : vidéos de famille, interviews, messages vocaux. L’outil français Invincible Voice annonce qu’il suffit de 10 secondes d’enregistrement pour « sauver » sa voix. C’est la banque de voix de rattrapage, quand la parole est déjà atteinte. Sa qualité dépend de ce qu’on retrouve dans les tiroirs, au point qu’ElevenLabs propose une aide bénévole pour nettoyer les enregistrements.

La sclérose latérale amyotrophique (SLA), ou maladie de Charcot, est le cas le plus cité. Dans environ un tiers des cas, rappelle l’Inserm, elle commence par des difficultés à articuler ou à avaler : c’est la forme dite bulbaire. Le temps pour enregistrer une voix encore nette peut alors être court. L’ARSLA, association consacrée à la maladie, l’écrit sans détour : les outils de communication alternatifs, synthèse vocale comprise, doivent être anticipés et proposés dès les premiers signes.
L’amyotrophie spinale, la maladie de Jane Campbell, touche elle aussi les motoneurones. C’est une maladie neuromusculaire rare et génétique, qui concerne environ une naissance sur 6 000 selon la fiche de l’ARSLA. Chez la baronne, c’est la voix qui a fini par lâcher, progressivement.
Le programme d’ElevenLabs cite aussi l’atrophie multisystématisée, la paralysie supranucléaire progressive, les accidents vasculaires cérébraux, les cancers de la tête et du cou, l’ablation du larynx ou de la langue. Partout, même logique : plus on enregistre tôt, meilleure est la matière. Attendre que la voix change, c’est se condamner à bricoler avec des archives.
ElevenLabs a ouvert un programme « Impact » pour les personnes qui ont perdu leur voix de façon définitive ou dont la voix a changé : une licence Pro gratuite de cinq ans, renouvelable, demandée sur le site d’ElevenLabs par l’intermédiaire d’une association partenaire. Orthophonistes et ergothérapeutes peuvent obtenir un compte gratuit d’un an pour accompagner leurs patients. L’entreprise affirme avoir déjà rendu leur voix à plus de 11 000 personnes et vise le million.
Bémol pour un lecteur français : la liste des partenaires publiée en octobre 2025 ne compte aucune association en France. Il faut passer par un partenaire « global », par exemple l’option « 11 Labs – UCL », ouverte à toutes les affections de la voix. Pour la prise en main, notre tuto ElevenLabs pour créer des voix de synthèse détaille le clonage.
Côté français, le projet le plus marquant s’appelle Invincible Voice. Présenté en janvier 2026, il est né de la rencontre entre l’entrepreneur Olivier Goy, atteint de la maladie de Charcot, et Kyutai, laboratoire parisien de recherche ouverte en IA. L’outil écoute la conversation, la transcrit et propose plusieurs réponses ; la personne valide, modifie ou écarte la proposition, et la phrase retenue sort avec sa voix. Plus qu’une banque de voix, c’est une façon de tenir le rythme d’un échange.
Le code est open source, publié sur GitHub. Le dépôt décrit deux façons de le faire tourner : avec des services en ligne pour démarrer vite, ou entièrement sur ses propres machines, ce qui garde toutes les données chez soi. Pour un hôpital attentif à la confidentialité, la seconde option change tout. Même logique que pour toute IA en local sur Mac ou PC.
Les services spécialisés existent depuis plus longtemps. My-Own-Voice revendique 26 langues et plus de 15 000 comptes créés. Pour comparer le naturel des voix, voyez notre panorama des générateurs de voix IA les plus naturels.
Le premier interlocuteur n’est pas un éditeur de logiciel. Le livret sur les outils de communication de l’ARSLA et de la filière de santé maladies rares FILSLAN renvoie vers deux métiers présents dans les centres de référence SLA : l’orthophoniste et l’ergothérapeute. Ils orientent vers l’outil adapté, souvent proposé d’abord à l’essai. D’après l’Inserm, la France compte une vingtaine de centres de référence.
Le même livret rappelle que la gamme des aides va de l’ardoise effaçable et du tableau de lettres jusqu’aux applications de synthèse vocale. L’ARSLA prête même gratuitement aux malades le Kikoz, un pointeur laser fixé sur des lunettes pour désigner lettres et pictogrammes. Rien d’« IA » là-dedans. Rappel utile : la voix de synthèse personnalisée n’est qu’un étage de la communication, pas toute la maison.
Reste le financement. La SLA fait partie des affections de longue durée (ALD n° 9), pour lesquelles la HAS publie des documents de référence. Pour le matériel, la piste à explorer est l’élément aides techniques de la prestation de compensation du handicap (PCH), qui finance l’achat ou la location de matériel compensant le handicap. La demande passe par la MDPH, la prestation est versée par le département. Pour un abonnement logiciel, renseignez-vous avant de payer.
Une voix n’est pas un fichier comme un autre. Dans son livre blanc sur les assistants vocaux, la CNIL rappelle qu’elle est une caractéristique biométrique, qui permet d’identifier une personne, et qu’elle en dit bien plus long que les mots : âge, accent, état de santé, émotions. Elle cite aussi un jugement rendu à Paris en 1982 à propos de Maria Callas, qui voyait dans la voix « une sorte d’image sonore ».
Pour qui constitue une banque de voix, cela veut dire deux choses. D’abord, savoir où partent les enregistrements et qui les garde : service en ligne, serveur hospitalier, disque dur à la maison. Les questions sont celles de toute IA face aux données sensibles : hébergement, durée de conservation, possibilité de tout effacer. Ensuite, décider à l’avance qui pourra utiliser cette voix, et pour quoi faire, y compris le jour où vous ne pourrez plus donner votre avis.
Le droit pénal a déjà tranché un point. Depuis la loi du 21 mai 2024 visant à sécuriser et à réguler l’espace numérique, l’article 226-8 du Code pénal punit le fait de porter à la connaissance du public ou d’un tiers, sans le consentement de la personne, un contenu sonore généré par un traitement algorithmique qui reproduit ses paroles, sauf s’il est évident ou expressément signalé qu’il s’agit d’un contenu généré. Jusqu’à un an de prison et 15 000 euros d’amende, deux ans et 45 000 euros si la diffusion passe par un service en ligne.
Notre dossier sur le clonage de voix IA et son cadre légal détaille le reste ; notre guide pour détecter les deepfakes en vidéo montre l’autre face de la même technologie. ElevenLabs met en avant ses garde-fous : clone créé dans le compte du patient, jamais dans celui du soignant, pas de voix de mineurs, vérification manuelle si la voix a changé. Les entreprises qui créent une voix de marque avec l’IA encadrent tout par écrit ; une famille peut s’en inspirer en notant ses volontés.
Soyons clairs : une banque de voix ne ralentit pas la maladie et ne rend pas la capacité de parler. Elle change la voix qui sort de l’appareil, pas la manière d’y entrer les mots. Il faut toujours taper, désigner, sélectionner, ce qui prend du temps quand les mains ou le souffle fatiguent. C’est précisément ce goulet que vise Invincible Voice avec ses réponses suggérées.
Le discours de Jane Campbell, lui, était écrit : son texte a été converti en fichier audio, puis diffusé. Rien à voir avec une conversation au café, où l’on répond en deux secondes. Le vrai test se jouera là, dans l’échange spontané.
Autre limite, plus prosaïque : la dépendance à un service. Une licence gratuite de cinq ans, c’est généreux, mais « renouvelable » veut dire « à redemander ». Conservez vos enregistrements bruts, en double, sur un support qui vous appartient. Ce sont eux qui ont de la valeur. Un modèle se refait. Une voix perdue, non.
C’est un ensemble d’enregistrements de votre voix, faits pendant qu’elle est encore claire, à partir desquels un logiciel fabrique une voix de synthèse personnalisée. Elle sert ensuite dans une application ou un appareil de communication, quand parler devient difficile. Le terme anglais est voice banking.
Tout dépend de la méthode. My-Own-Voice d’Acapela demande 50 phrases, soit une dizaine de minutes. Invincible Voice annonce 10 secondes pour sauvegarder sa voix. Une banque de messages prend le temps qu’on veut y consacrer.
Oui, à partir d’enregistrements anciens : vidéos, interviews, messages vocaux. C’est ce qu’a fait la baronne Campbell pour son discours du 13 octobre 2026. Le résultat dépend de la qualité et de la quantité des archives retrouvées.
Nous n’avons pas trouvé de prise en charge propre à la banque de voix. Le matériel de communication peut relever des aides techniques de la prestation de compensation du handicap (PCH), sur décision de la MDPH. Certains services sont gratuits, comme le programme d’ElevenLabs pour les personnes privées de voix.
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