Smartphone IA : les labos d’IA veulent leur téléphone, et Qualcomm prépare 2028

Le smartphone IA change de mains : ce ne sont plus seulement Apple, Samsung ou Google qui le dessinent, mais les laboratoires d’intelligence artificielle eux-mêmes. La phrase vient de Cristiano Amon, le patron de Qualcomm, dans un entretien publié le 8 octobre 2026 par la newsletter Sources d’Alex Heath : les entreprises d’IA « commencent à faire des téléphones ». Il n’a cité aucun nom. Mais il a donné un chiffre, et c’est lui qui compte.

Ces entreprises demandent à Qualcomm des puces capables de faire tourner, d’ici 2028, un modèle d’au moins 100 milliards de paramètres directement dans le téléphone. Et pas de temps en temps : en permanence, en arrière-plan. Que signifie un tel modèle dans une poche ? Qui prépare quoi, et avec quel calendrier ? Et qu’est-ce que cela change pour un utilisateur français, coincé entre le RGPD, l’AI Act et deux magasins d’applications ? Voici ce que l’on sait, et ce qui relève encore de la rumeur.

Ce que le patron de Qualcomm a vraiment dit

Il faut d’abord trier. L’entretien a été enregistré au Snapdragon Summit, la grand-messe annuelle de Qualcomm, tenue du 22 au 24 septembre 2026 à Maui, à Hawaï. Cristiano Amon y parle des appareils à venir et d’un basculement : selon lui, le smartphone a été défini par les applications tierces, et les agents d’IA pourraient prendre cette place. Il compare le moment à celui de l’iPod. La formule est jolie, elle est aussi très commode pour un vendeur de puces.

Ce qui est solide : Qualcomm fournit déjà les processeurs de la plupart des téléphones Android haut de gamme et des lunettes connectées de Meta, et l’entretien cite OpenAI parmi les entreprises dont les futurs appareils utiliseront ses puces. Ce qui l’est moins : la forme exacte de ces appareils. Le dirigeant évoque des formats non divulgués, et refuse de dire quel laboratoire prépare un téléphone au sens strict.

Les médias français qui ont relayé l’information, Frandroid et Les Numériques en tête, ont surtout retenu la petite phrase. Le chiffre de 100 milliards de paramètres en 2028, lui, mérite qu’on s’y arrête plus longtemps.

smartphone ia tenu en main sur une terrasse de café le soir
Le smartphone IA rêvé par les laboratoires : un assistant qui tourne en permanence, sans passer par le nuage (image d’illustration générée par IA).

Un modèle embarqué de 100 milliards de paramètres : concrètement ?

Un paramètre, c’est un nombre appris pendant l’entraînement. Plus il y en a, plus le modèle retient de connaissances et de finesse, en gros. Les grands modèles des centres de données en comptent des centaines de milliards, parfois davantage. Ceux qui tournent aujourd’hui dans un téléphone se contentent de quelques milliards. Les puces haut de gamme présentées par Qualcomm en septembre 2026 monteraient, d’après la presse spécialisée, à environ 30 milliards de paramètres, avec des modèles dits « mixture of experts » qui n’activent qu’une partie du réseau à chaque mot produit.

Passer de 30 à 100 milliards, c’est tripler. Le premier mur n’est pas le calcul, c’est la mémoire. Un modèle compressé en 4 bits occupe environ un demi-octet par paramètre : 15 Go pour 30 milliards, 50 Go pour 100 milliards. Les téléphones les mieux dotés de 2026 plafonnent autour de 16 à 24 Go de mémoire vive, partagée avec le système et les applications. Le compte n’y est pas, et de loin.

D’où les pistes que Qualcomm laisse entrevoir : nouvelles architectures mémoire, modèles « mixture of experts » plus agressifs, stockage rapide qui sert de réserve. Rien de magique. Chaque solution se paie en coût de fabrication, en chaleur et en autonomie. Amon le dit lui-même à sa manière : l’ADN de Qualcomm, c’est de concevoir des puces en supposant qu’il y a une batterie de l’autre côté.

Schéma comparant 30 et 100 milliards de paramètres embarqués et calendrier jusqu’en 2028
De 30 à 100 milliards de paramètres : l’écart de mémoire et le calendrier connu (schéma iafocus.fr, calcul en 4 bits).

Pourquoi les laboratoires veulent un modèle embarqué plutôt que le nuage

Question légitime : pourquoi s’embêter, alors que le réseau mobile suffit à interroger un modèle géant dans un centre de données ? Trois raisons reviennent.

La première est le coût. Chaque requête envoyée au nuage coûte de l’électricité et du calcul à celui qui l’héberge. Quand des centaines de millions de personnes parlent à un assistant toute la journée, la facture devient vertigineuse. Faire travailler la puce du client, c’est lui transférer la dépense. En clair, votre batterie paie à la place du serveur.

La deuxième est la latence. Un assistant qui écoute, regarde et anticipe en continu ne peut pas attendre une réponse à chaque geste. Le traitement local répond tout de suite, y compris dans le métro ou en zone blanche.

La troisième touche aux données. Un modèle embarqué peut lire vos messages, votre agenda ou vos photos sans les envoyer ailleurs. C’est l’argument que tout le monde mettra en avant. Il est réel, à une condition : que l’appareil ne renvoie pas quand même une partie de ces informations au fabricant. Nous y revenons plus bas. Pour comprendre la différence entre ces petits modèles et leurs grands frères, notre comparatif entre modèles ouverts et propriétaires pose les bases.

OpenAI téléphone : ce que disent les analystes, et ce qu’ils ne savent pas

Si l’on tape « OpenAI téléphone » dans un moteur de recherche, on tombe surtout sur un nom : Ming-Chi Kuo, analyste chez TF International Securities, réputé pour ses fuites sur la chaîne d’approvisionnement d’Apple. Fin avril 2026, il a décrit un appareil d’OpenAI conçu autour d’agents plutôt que d’applications, avec un processeur dessiné par Qualcomm et MediaTek, et un assemblage confié au taïwano-chinois Luxshare, comme l’a résumé The Next Web.

Ses premières projections visaient une production de masse en 2028, avec des spécifications et une liste de fournisseurs à figer fin 2026 ou début 2027. Il évoquait jusqu’à 300 à 400 millions d’unités par an en cas de succès, un volume supérieur à celui de l’iPhone. Des notes plus récentes, relayées par la presse, avanceraient le calendrier vers 2027 avec des volumes bien plus modestes, et une puce MediaTek. Les versions se contredisent. C’est le signe d’un projet en mouvement, pas d’un produit annoncé.

Le point à garder en tête : ni OpenAI, ni Qualcomm, ni MediaTek n’ont confirmé ce téléphone. Le seul appareil d’OpenAI officiellement en préparation reste celui conçu avec l’équipe de Jony Ive, dont la nature exacte n’est pas publique. Pour situer l’entreprise face à ses concurrents européens, voyez notre dossier Mistral AI ou OpenAI.

Et le précédent n’est pas flatteur. Le Humane AI Pin et le Rabbit R1, deux objets « tout IA » lancés en 2024, ont déçu leurs acheteurs et disparu des radars. Un laboratoire qui n’a jamais fabriqué de matériel part de loin. Franchement, la promesse de 2028 relève encore du pari.

Des agents à la place des applications : la vraie rupture

Le chiffre de 100 milliards n’a de sens que par l’usage visé. L’idée défendue par Amon et prêtée à OpenAI : vous ne lancez plus une application de réservation, puis votre messagerie, puis votre agenda. Vous formulez un besoin, et un agent autonome enchaîne les étapes à votre place. Lire un courriel, en extraire un itinéraire, proposer un vol, l’inscrire au calendrier, rédiger la réponse.

Qualcomm a justement montré ce genre de scénario lors de son sommet, avec un modèle local d’environ 30 milliards de paramètres. Mais une démonstration sur scène n’est pas un usage quotidien. Un agent qui se trompe de date de vol coûte bien plus cher qu’une réponse approximative dans une fenêtre de discussion.

C’est pour cela que les laboratoires veulent plus gros. Un modèle plus vaste se trompe moins sur les tâches à plusieurs étapes, garde mieux le contexte, comprend mieux l’image et la voix. Pour mesurer ce que ces agents savent déjà faire sur ordinateur, notre article sur les agents IA open source donne des exemples concrets, et leurs limites.

Pour Apple et Samsung, le danger est clair. Si l’agent devient la porte d’entrée, le magasin d’applications perd sa valeur, et avec lui la commission prélevée sur chaque achat. Celui qui contrôle l’assistant contrôle la relation avec vous. C’est exactement ce que visent Google avec Gemini et OpenAI avec ChatGPT, comme le montrait déjà notre duel Gemini contre ChatGPT.

En France et en Europe : ce que le droit change pour un smartphone IA

Un smartphone IA vendu en France ne sortira pas d’un vide juridique. Trois textes européens au moins le concernent.

Le premier est le RGPD, le règlement (UE) 2016/679. Un assistant qui lit vos messages, vos photos et votre position traite des données personnelles, parfois sensibles. Le traitement local réduit les transferts, mais ne supprime pas les obligations dès qu’une donnée remonte vers les serveurs du fabricant : base légale, information claire, droit d’opposition. La CNIL publie ses recommandations sur l’IA et la protection des données, et ce sera l’interlocutrice naturelle des plaintes françaises. Le piège est là : « en local » ne veut pas dire « rien ne sort ». Il faudra lire les réglages, pas seulement la publicité.

Le deuxième est l’AI Act, le règlement (UE) 2024/1689. Les fournisseurs de modèles d’IA à usage général, comme OpenAI, ont des obligations de documentation et de transparence depuis le 2 août 2025, selon la Commission européenne. Le règlement impose aussi d’informer les personnes quand elles dialoguent avec un système d’IA. Un modèle embarqué reste un modèle : le fait qu’il tourne dans un téléphone ne l’exonère de rien. Notre point sur l’AI Act pour les entreprises détaille qui doit quoi.

Le troisième est le règlement sur les marchés numériques (DMA). Apple et Alphabet y sont désignés contrôleurs d’accès pour iOS, Android et leurs magasins d’applications. Ce texte oblige déjà à plus d’ouverture aux services concurrents. Un nouveau venu comme OpenAI pourrait en profiter tant qu’il reste petit. Et s’il réussissait, il pourrait un jour tomber lui-même sous le coup du règlement. Ironie possible. C’est d’ailleurs ce texte qu’Apple cite pour justifier l’absence de Siri AI en France sur iPhone et iPad.

Ce qu’il faut surveiller d’ici 2028

Bref, le smartphone IA à 100 milliards de paramètres n’existe pas encore, et rien ne garantit qu’il sera prêt en 2028. Quelques signaux permettront de juger sans se laisser emporter.

D’abord la mémoire. Tant que les téléphones plafonnent autour de 24 Go de mémoire vive, l’objectif reste théorique. Une annonce sérieuse de Qualcomm, de MediaTek ou des fabricants de mémoire sur ce point sera plus parlante que n’importe quel discours.

Ensuite les confirmations officielles. Une fuite d’analyste n’est pas un produit. Le jour où OpenAI, ou un autre laboratoire, présentera un appareil avec une date et un prix, on pourra parler de concurrence réelle pour l’iPhone et le Galaxy.

Enfin l’autonomie et le prix. Un modèle qui tourne en continu consomme. Si le téléphone tient une demi-journée, l’usage s’effondre. Et si son prix dépasse celui des haut de gamme actuels, il restera un objet de démonstration.

En attendant, les assistants dans le nuage continuent de progresser vite, et les modèles locaux aussi. Notre récapitulatif des nouveaux modèles IA de 2026 permet de suivre les deux courses. Le téléphone n’est qu’un terrain de plus.

Foire aux questions

Qu’est-ce qu’un smartphone IA ?

C’est un téléphone dont l’assistant d’intelligence artificielle tourne au moins en partie sur la puce de l’appareil, sans passer par un serveur. Les modèles actuels sont encore modestes. Les entreprises d’IA veulent, d’ici 2028, un modèle d’au moins 100 milliards de paramètres actif en permanence, selon le patron de Qualcomm.

OpenAI va-t-il vraiment sortir un téléphone ?

Rien n’est confirmé. Les informations viennent de l’analyste Ming-Chi Kuo, qui décrit un appareil à base d’agents conçu avec Qualcomm, MediaTek et Luxshare. OpenAI n’a rien annoncé, et les calendriers évoqués varient entre 2027 et 2028 selon les notes.

Un modèle embarqué protège-t-il mieux mes données ?

Il peut le faire, puisque les informations restent dans l’appareil pendant le traitement. Mais rien n’empêche un fabricant d’en renvoyer une partie vers ses serveurs. Le RGPD s’applique dans tous les cas : vérifiez les réglages et la politique de confidentialité avant d’activer l’assistant.

Quand verra-t-on un téléphone avec 100 milliards de paramètres ?

L’objectif cité par Qualcomm est 2028. Le principal obstacle est la mémoire : en 4 bits, un tel modèle occupe environ 50 Go, quand les téléphones les plus dotés de 2026 en offrent au mieux autour de 24. Il faudra de nouvelles architectures pour combler l’écart.

Sources