Le robot Digit 5 soulève 22,7 kg, se recharge en 9 minutes et doit pouvoir travailler à côté de vous sans grillage autour. Agility Robotics l’a dévoilé le 15 septembre 2026. Le 19 octobre, son cofondateur Jonathan Hurst a publié un texte étonnant pour un dirigeant : il y explique pourquoi ce robot ne ressemble plus du tout à celui dont il rêvait.
Ce décalage entre le rêve d’ingénieur et la fiche technique en dit long sur les humanoïdes de 2026. Pour l’Europe, le calendrier tombe aussi à un moment précis. Le nouveau règlement machines entre en application en janvier 2027, juste avant l’accès anticipé promis par le fabricant.
Commençons par les chiffres, tels qu’Agility Robotics les publie dans son communiqué du 15 septembre. La charge soulevée de façon répétée monte à 50 livres, soit 22,7 kg, 40 % de plus qu’avant. Le robot pèse 129 kg pour 1,81 m et atteint des étagères à 2,2 m, contre 5,5 pieds (environ 1,68 m) pour Digit 4. De nouvelles jambes, mues par des actionneurs cycloïdaux maison, encaissent les levées à la chaîne. Les pinces se changent selon la tâche, sur des brides de montage au standard ISO.

Le vrai saut est ailleurs. Dans la batterie. Quatre-vingt-dix minutes d’autonomie, neuf minutes de recharge sur sa station : le rapport entre temps de travail et temps de charge passe de 2:1 sur Digit 4 à 10:1, de quoi travailler plus de 20 heures sur 24 selon le fabricant. La technologie vient du britannique Nyobolt, présenté comme fournisseur le 15 octobre dans un second communiqué. Plus de deux équipes par jour avec une seule machine : voilà l’argument commercial central, bien avant la silhouette.
Le robot Digit 5 ne doit plus seulement déplacer des bacs. Agility veut lui confier tout le flux d’un site, de la dépalettisation à l’arrivée jusqu’à la palettisation au départ, en passant par le chargement de machines et le contrôle qualité. Pour ces nouveaux gestes, la société mise sur sa propre méthode d’entraînement par « IA physique », un terrain où l’on croise aussi Google et ses modèles Gemini Robotics. Si ces notions vous sont nouvelles, notre panorama robotique et intelligence artificielle pose les bases.
Chez ses clients, Digit 4 travaillait derrière des barrières physiques, parce que les assureurs et la réglementation l’exigeaient. Hurst raconte que son équipe a passé deux ans sur ce problème. Le résultat tient en trois couches.
La réponse elle-même est d’une prudence assumée. Dans son essai pour IEEE Spectrum, Hurst décrit la séquence : quand quelqu’un approche, le robot Digit 5 arrête ce qu’il fait, pose sa charge, s’assoit par terre et coupe ses moteurs avant que la personne puisse le toucher. Pas de chorégraphie élégante autour de l’opérateur, donc.
On aurait envie de parler de cobot humanoïde. Le mot va trop loin : il évoque un robot qui travaille avec vous au même poste, alors que Digit 5 partage l’espace et s’efface dès qu’on s’en approche. Hurst le reconnaît : à ses yeux, c’est la seule approche sensée pour commencer, mais elle ralentit nettement l’arrivée des robots dans la vie courante. Dans un entrepôt où les préparateurs passent sans arrêt, combien de fois par heure le robot va-t-il s’asseoir ? Personne ne donne de chiffre.
Autour de ce cœur, les partenaires s’empilent. Agility Robotics se présente comme premier partenaire de lancement de la plateforme de sécurité Halos for Robotics de NVIDIA. Le 1er octobre, un protocole d’accord avec FORT Robotics a ajouté un boîtier portatif avec arrêt d’urgence et une passerelle vers les systèmes de sécurité du site. La société contribue aussi à ISO 25785-1, qu’elle présente comme la première norme internationale de sécurité consacrée aux humanoïdes.
L’histoire commence en 2008, dans le laboratoire de robotique dynamique que Hurst monte à l’université d’État de l’Oregon. Le bipède ATRIAS en sort, puis Agility Robotics, fondée en 2015. Le premier produit, Cassie, n’avait ni torse ni bras ; au dixième exemplaire vendu, le marché des bipèdes de recherche à 250 000 dollars était saturé, écrit Hurst.
Puis vint la question que les clients potentiels posaient sans cesse. Pourquoi des jambes, pourquoi un humanoïde ? La réponse tient en un mot : les bacs. Il faut deux bras pour les lever haut et des jambes pour circuler dans des allées étroites. Digit 4 a fait ce travail chez le logisticien GXO, premier déploiement commercial d’un humanoïde selon Agility Robotics. Près d’Atlanta, il a dépassé 100 000 bacs déplacés avec environ 98 % de précision.
Le passage le plus franc concerne la suite. Une nouvelle direction est arrivée et Hurst a dû lâcher le contrôle. Puis les exigences ont afflué, du marquage CE aux certifications électriques américaines. Pour lever des bacs de 23 kg jusqu’à 1,75 m, comme le prévoient les repères du NIOSH (l’institut américain de santé au travail), et tenir 20 heures par jour, il a fallu de gros moteurs et une batterie qui occupe, avec son refroidissement, environ 75 % du torse.
Le prix à payer se voit. Le robot Digit 5 ne court plus et ne saute plus. Ses jambes « d’autruche » ont laissé place à une configuration humaine, parce qu’en position accroupie la cheville heurtait le sol. Hurst le compare lui-même à un chariot élévateur et avoue ne pas pouvoir l’aimer : c’est, écrit-il, le plus gros, le plus lourd et le plus cher des robots qu’Agility construira. Un cofondateur qui écrit, cinq semaines après le lancement, qu’il n’aime pas son produit phare ? On lit rarement ça.
Il égratigne aussi la concurrence, accusée d’avoir copié la forme humaine sans en comprendre la raison d’être. Les projets se multiplient pourtant, jusque chez le constructeur chinois BYD, dont un brevet de dessin dévoile un humanoïde. La question « pourquoi une forme humaine ? », que posait notre dossier sur le robot humanoïde, reçoit ici une réponse terre à terre : ces jambes servent à s’accroupir sous une charge.
Sur les dates, mieux vaut s’en tenir aux textes d’Agility Robotics. Des échéances plus précoces ont circulé, fin 2026 par exemple ; aucun des communiqués publiés depuis le lancement ne les reprend. Celui du 15 septembre annonce un accès anticipé au premier semestre 2027, puis une disponibilité générale d’ici fin 2027. Celui du 15 octobre parle d’une disponibilité croissante sur les six à neuf mois qui suivront l’accès anticipé.
Le fabricant pose lui-même trois réserves. Sa page produit précise que le robot Digit 5 est en développement, que ses caractéristiques peuvent changer et que certaines fonctions de sécurité sont encore en cours de mise au point. Les plus de 300 millions de dollars de commandes pluriannuelles revendiqués fin mai 2026 restent soumis à des jalons contractuels. Enfin, la société prépare son entrée en Bourse par une fusion avec Churchill Capital Corp XI, attendue au quatrième trimestre 2026, et chaque communiqué se termine par de longues mises en garde juridiques.
L’usine, elle, existe déjà. Digit est assemblé à la RoboFab de Salem, en Oregon, un bâtiment de 70 000 pieds carrés (environ 6 500 m²). À pleine capacité, la RoboFab doit sortir jusqu’à 10 000 robots par an et employer plus de 500 personnes. À pleine capacité seulement : ces communiqués ne donnent aucun volume de production réel.

Pour la première fois, Agility Robotics veut vendre Digit hors d’Amérique du Nord, en commençant par l’Union européenne et le Royaume-Uni, avec un marquage CE à la clé. Or le cadre change justement. Le règlement (UE) 2023/1230 sur les machines, en vigueur depuis le 19 juillet 2023, s’applique à partir du 20 janvier 2027, date à laquelle la directive 2006/42/CE est abrogée. Méfiez-vous des sources anciennes : la version initiale parue au Journal officiel indiquait le 14 janvier, et un rectificatif a corrigé la date, comme le rappelle la page de la Commission européenne.
Concrètement, un robot mis sur le marché européen après le 20 janvier 2027 relèvera du nouveau règlement, dont la version en vigueur est aujourd’hui la consolidation du 27 juillet 2026.
Ce texte semble presque écrit pour ce cas. Son annexe III, point 1.3.7, demande d’adapter la prévention des contacts, et du stress psychologique né de l’interaction avec la machine, à la coexistence humain-machine dans un espace partagé sans collaboration directe. C’est exactement la situation de Digit 5. Le point 1.2.1 vise les systèmes de commande au comportement « auto-évolutif » : la machine ne doit pas sortir de son espace de travail défini, les décisions de ses fonctions de sécurité logicielles doivent être enregistrées et gardées un an, et on doit pouvoir la corriger à tout moment.
Reste la question qui fâche. L’annexe I, partie A, range parmi les catégories les plus encadrées les composants de sécurité, et les systèmes intégrés, au comportement totalement ou partiellement auto-évolutif qui utilisent l’apprentissage automatique pour assurer des fonctions de sécurité. Pour eux, pas d’autocertification : examen UE de type, assurance qualité complète ou vérification à l’unité, avec un organisme notifié. La détection des personnes du robot Digit 5 repose sur des algorithmes d’IA. Évolue-t-elle après la mise sur le marché, au point de tomber dans cette catégorie ? Cela dépendra de sa conception exacte, et Agility Robotics ne l’a pas précisé.
Jusqu’à cet été, l’AI Act classait à haut risque une IA servant de composant de sécurité dans une machine, les machines figurant dans la section A de son annexe I. Le règlement (UE) 2026/1744 du 8 juillet 2026, l’omnibus numérique sur l’IA publié au Journal officiel le 24 juillet, a changé l’aiguillage. Il déplace le règlement machines vers la section B : l’AI Act ne s’applique plus à ces machines que pour quelques dispositions, et c’est le règlement machines qui portera les exigences.
La Commission doit donc compléter l’annexe III du règlement machines par des actes délégués, avec des exigences calquées sur celles de l’AI Act pour l’IA à haut risque (gestion des risques, données, documentation, contrôle humain, surveillance après commercialisation). Ces actes s’appliqueront au plus tard le 2 août 2028. En attendant des normes propres au règlement machines, suivre les normes harmonisées de l’AI Act vaut présomption de conformité à ces exigences. Pour les autres échéances, notre point sur ce que l’AI Act impose déjà en 2026 fait le tour.
En clair, pour un humanoïde vendu en Europe, le texte à lire en premier n’est plus l’AI Act. C’est le règlement machines.
Un commercial vous présente le robot Digit 5 en 2027 ? Quelques questions font gagner du temps.
Côté données, Agility Robotics indique traiter localement ce que voient les caméras du robot et chiffrer ce qui remonte vers sa plateforme de gestion de flotte. Des caméras qui circulent au milieu des salariés restent un sujet de protection des données pour l’exploitant. Notre guide de l’AI Act pour les entreprises aide à répartir les rôles entre fournisseur et déployeur.
Reste l’emploi. Hurst parle de postes trop éprouvants ou trop ennuyeux pour attirer des candidats. L’argument mérite d’être confronté aux chiffres, comme dans notre article sur les secteurs que l’IA transforme. Le pari d’Agility Robotics est lisible : un robot lourd, prudent et peu gracieux, qui tient une journée entière. Sa cadence réelle quand des humains passent à côté reste à prouver.
Agility Robotics annonce un accès anticipé au premier semestre 2027, puis une disponibilité générale d’ici fin 2027. L’Union européenne et le Royaume-Uni sont les premiers marchés visés hors d’Amérique du Nord. Aucun prix ne figure dans ses communiqués, et le fabricant précise que le robot est encore en développement.
C’est son objectif de conception. Des capteurs et des algorithmes d’IA repèrent les gens, un contrôleur de sécurité indépendant déclenche la réponse, et le robot évite, s’arrête ou s’assoit en coupant ses moteurs. Certaines fonctions de sécurité sont encore en cours de développement, selon le fabricant.
Selon Agility Robotics, le robot Digit 5 soulève de façon répétée jusqu’à 22,7 kg, fonctionne 90 minutes et se recharge en 9 minutes, soit plus de 20 heures de travail par jour. Il pèse 129 kg pour 1,81 m.
Le règlement (UE) 2023/1230 sur les machines, applicable à partir du 20 janvier 2027, avec le marquage CE. Si ses fonctions de sécurité reposent sur un apprentissage automatique qui évolue, un organisme notifié devra intervenir. Des exigences propres à l’IA s’y ajouteront au plus tard le 2 août 2028.
© 2026 IAFocus - Tout sur l'Intelligence Artificielle en Français.
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