Bande dessinée et IA : faire une BD de A à Z, et ce que dit le droit

Dix-huit pages, une couverture et une lettre de l’Office américain du droit d’auteur datée du 21 février 2023 : Zarya of the Dawn reste le cas d’école de la bande dessinée IA. Kristina Kashtanova avait écrit le texte et composé les pages, Midjourney avait fourni les images. Verdict : le texte et l’agencement sont protégés, les images non. En France, le CSPLA vient de tracer la même ligne.

La bande dessinée IA divise, et on comprend pourquoi. Dans une enquête de l’ADAGP et de la SGDL publiée en juin 2024, 59 % des artistes-auteurs des arts visuels voyaient l’IA générative comme une menace, 20 % comme une chance ; en bande dessinée et en illustration, 30 % s’en étaient déjà servis au travail. Ce guide dit ce que l’outil fait, ce qu’il rate, du scénario au lettrage BD, et ce que la loi protège quand vous voulez faire une BD avec l’IA.

Scénario et découpage : la part qui vous revient

Table à dessin d’un atelier de bande dessinée IA : planche crayonnée, fiches de personnages, tablette graphique et ordinateur portable affichant des cases en couleur
Crayonnés, fiches de personnages et cases générées sur le même bureau : le découpage reste une affaire d’auteur. Illustration générée par IA.

Une BD commence rarement par une image. Elle commence par une histoire, puis par un découpage : combien de pages, combien de cases, ce que l’on voit dans chacune, qui parle et dans quel ordre. C’est là que l’IA aide le moins. Un modèle de langage vous renvoie dix rebondissements en trente secondes ; il ne sait pas pourquoi votre héroïne se tait à la page 12.

Servez-vous plutôt d’un assistant comme d’un relecteur bavard : repérer les longueurs d’un synopsis, vérifier une chronologie. Les règles pour rédiger des consignes efficaces pour ChatGPT valent aussi pour un scénario. Mais écrivez le découpage case par case vous-même, cadrage et texte des bulles compris. Ajoutez une bible de l’album : une page par personnage (âge, silhouette, vêtements), une par décor, une palette. Pour faire une BD avec l’IA sans incohérences, c’est elle que vous donnerez à la machine, morceau par morceau.

Garder les mêmes personnages d’une case à l’autre

Le vrai point faible d’une BD générée par IA ? Le héros change de nez entre deux cases. Les éditeurs d’outils ont donc multiplié les fonctions de « référence » : vous fournissez des images de votre personnage, le modèle s’y accroche.

Chez Midjourney, la version 8.2, par défaut depuis le 24 juillet 2026, remplace l’Omni Reference et la Character Reference par un « Edit Model ». D’après sa documentation, il crée une image à partir de quatre images de référence au plus, modifie une image sur instruction écrite et retouche une zone précise. Il reprend le format de la première image chargée, sauf paramètre –ar contraire : pratique pour enchaîner des cases de même gabarit. Notre comparatif Flux AI contre Midjourney situe l’outil face à un concurrent direct.

Chez Google, les modèles d’image de Gemini, la famille Nano Banana, jouent la même carte. La documentation pour les développeurs annonce jusqu’à 14 images de référence par génération. Pour garder un personnage cohérent, elle en accepte 4 au plus avec Nano Banana 2 et 5 avec Nano Banana Pro, qui prend aussi 3 images de style. Chaque image porte un filigrane SynthID. Même logique, même piège : la référence fige un visage, pas une intention.

Le plus sûr, en bande dessinée IA comme ailleurs, reste de dessiner vous-même la fiche de référence (face, profil, trois-quarts) : la machine part alors de votre trait. Charger les dessins d’un autre auteur suppose d’en avoir les droits, rappellent les règles de Midjourney. Notre comparatif des générateurs d’image IA aide à choisir selon votre style.

Vidéo en anglais (Midjourney, 24 septembre 2026, 3 min 9 s) : présentation de l’Edit Model, qui sert à créer des personnages cohérents, à décrire les changements voulus sur une image et à faire des retouches précises. La vidéo ne se charge qu’au clic.

Monter la planche : cases, rythme et sens de lecture

Une planche de bande dessinée IA générée d’un bloc ? Tentant, rarement bon. Vous perdez la main sur les cadrages, l’ordre de lecture et les gouttières (les espaces entre les cases), qui font le rythme. Pour faire une BD avec l’IA, mieux vaut produire chaque case séparément, au format qui lui convient, puis composer la page vous-même avant le lettrage BD.

Krita, logiciel libre, installe d’office un module « Comics Project Management Tools » qui organise les pages d’un projet de bande dessinée et les exporte avec leurs métadonnées. Vous décidez qu’une case déborde, qu’une autre reste muette. Pour une image qui colle à un cadrage, la méthode du brief visuel s’applique telle quelle.

Lettrage BD : bulles, polices et accents

Le lettrage BD est l’étape où la bande dessinée IA déçoit le plus. La documentation de Midjourney le reconnaît : le texte dans l’image marche mieux avec l’alphabet latin standard, comme celui de l’anglais, et des mots courts. Vos é, è, à et ç partent avec un handicap. Google promet un texte lisible pour des infographies ou des menus ; un dialogue de trois lignes dans une bulle reste un autre exercice.

La parade : des cases sans aucun texte, puis un lettrage BD posé par vous sur un calque séparé (bulles, appendices, récitatifs, onomatopées). Une faute se corrige en une minute, une traduction ne touche pas au dessin. Et votre texte est protégé sans discussion, comme l’a reconnu l’Office américain pour Zarya of the Dawn. Dernier détail, une police « gratuite » ne l’est pas forcément pour un usage commercial : lisez sa licence avant tout lettrage BD destiné à la vente.

Bande dessinée IA : ce que protège le droit d’auteur

Inutile de réinventer le droit d’auteur, conclut le rapport du Conseil supérieur de la propriété littéraire et artistique (CSPLA) publié le 16 juillet 2026. L’auteur jouit de son œuvre « du seul fait de sa création » (article L111-1 du Code de la propriété intellectuelle), quels qu’en soient « le genre, la forme d’expression, le mérite ou la destination » (article L112-1). Reste la condition posée par les juges : l’originalité, l’empreinte de la personnalité de l’auteur.

La mission, présidée par la professeure de droit Alexandra Bensamoun, distingue la production « hybride », où l’humain garde un rôle créatif et qui peut être protégée si elle est originale, de la production « synthétique », générée sans intervention humaine significative. Celle-ci relève du domaine public dès sa génération, sans droit moral. Une BD générée par IA à partir de consignes de deux lignes et publiée telle quelle a toutes les chances d’y tomber.

Pour situer la frontière, le CSPLA transpose l’arrêt Painer de la Cour de justice de l’Union européenne et cherche l’originalité à trois moments : en amont (conception, consigne circonstanciée), pendant la génération (itération dirigée), en aval (sélection, retouche, intégration). Un seul de ces moments peut suffire, si vos choix se voient dans le résultat.

Schéma des trois moments où loger sa part créative dans une BD faite avec l’IA : en amont, pendant la génération et en aval, d’après la grille du CSPLA
La grille d’originalité du CSPLA (juillet 2026) appliquée à la bande dessinée : IA ou pas, vos choix doivent se voir dans la planche.

C’est la logique de Zarya of the Dawn : le texte, la sélection et l’agencement des images ont été reconnus à l’autrice, pas les images de Midjourney, et une retouche des lèvres de l’héroïne a été jugée trop mineure et imperceptible pour compter. Le CSPLA ajoute que la cohérence d’un univers décliné dans le temps, personnages compris, peut fonder l’originalité. Bonne nouvelle pour une série. À deux, enfin, l’œuvre de collaboration suppose « plusieurs personnes physiques » (article L113-2) : une machine ne sera jamais votre coautrice. Le panorama complet est dans notre point sur les créations générées par IA et le droit d’auteur.

Prouver sa part, et ne pas confondre licence et droit

La qualité d’auteur se présume (article L113-1), l’originalité non : la Cour de cassation l’a rappelé le 9 avril 2026 dans l’affaire Evema, après l’arrêt Mio/Konektra de la Cour de justice du 4 décembre 2025. Pour une BD générée par IA en partie, gardez un dossier de création (crayonnés, versions intermédiaires, journal des consignes) : le CSPLA le range parmi les outils de preuve.

Côté usage commercial, les conditions d’utilisation de Midjourney (27 mai 2026) vous déclarent propriétaire de vos créations dans toute la mesure permise par le droit applicable, avec un abonnement Pro ou Mega pour les entreprises de plus d’un million de dollars de chiffre d’affaires. Un contrat ne crée pas de droit d’auteur pour autant : rien n’empêche en principe un tiers de reprendre des cases purement synthétiques.

Style et personnages connus : la limite du « à la manière de »

« Le style n’est pas protégé » : exact mais équivoque, écrit le CSPLA. Le style-procédé et le style-courant (un genre, une école) relèvent de l’idée et restent libres ; dessiner en ligne claire, par exemple, tient a priori du courant. Le style-empreinte, l’identité expressive propre à un auteur, peut être protégé, surtout quand il s’incarne dans des personnages et des univers reconnaissables : le rapport cite Ghibli, les Simpson et le plombier de Nintendo.

Pour une BD générée par IA, la conséquence est nette. Une requête qui nomme un personnage célèbre en restitue souvent le noyau protégé, et reprendre des éléments expressifs identifiables, c’est contrefaire. Le pastiche ne sauve ce cas qu’à des conditions « rarement réunies » ; à défaut, le parasitisme prend le relais. Notre article sur la fausse signature IA et l’imitation de style le montre pour le dessin de presse. Règle de respect : ne demandez pas à la machine de dessiner « comme » un confrère.

AI Act et bande dessinée IA : faut-il le signaler ?

L’article 50 du règlement européen sur l’IA, applicable depuis le 2 août 2026, oblige d’abord les fournisseurs à marquer leurs images de synthèse dans un format lisible par machine : étiquette cachée chez Midjourney, filigrane SynthID chez Google. Les systèmes mis sur le marché avant cette date ont jusqu’au 2 décembre 2026 pour ce marquage (article 111). La marque reste fragile : Midjourney prévient qu’une capture d’écran ou la plupart des réseaux sociaux l’effacent.

Il oblige ensuite les déployeurs, les utilisateurs professionnels, à signaler les hypertrucages : des contenus qui ressemblent à des personnes, des lieux ou des événements existants et peuvent passer pour authentiques. La Commission européenne pose trois critères cumulatifs et précise qu’un public qui ne s’attend pas à un contenu authentique ne peut pas le prendre à tort pour vrai. Un héros inventé et dessiné n’est donc pas, en principe, un hypertrucage. Une BD générée par IA qui met en scène, en photoréaliste, un élu bien réel peut l’être.

Même alors, un régime allégé s’applique aux œuvres « manifestement artistiques, créatives, satiriques, fictives ou analogues » : une divulgation qui « n’entrave pas l’affichage ou la jouissance de l’œuvre », une mention dans les crédits par exemple. L’usage personnel et non professionnel échappe au règlement. La Commission a publié ses lignes directrices le 20 juillet 2026 ; le calendrier figure dans notre point sur l’AI Act en 2026. Et le marquage, rappelle le CSPLA, ne dit rien de votre part créative.

Entraînement, contrats, aides : ce que peuvent faire les auteurs

Un auteur de bandes dessinées vit souvent aussi de commandes d’illustration, comme les couvertures, et certains éditeurs se tournent vers l’IA pour réduire leurs coûts, rappelle le rapport d’information de l’Assemblée nationale du 1er juillet 2026. Face à la bande dessinée IA, le premier outil des auteurs est le droit d’opposition : la fouille de données sur leurs œuvres accessibles licitement est permise « sauf si l’auteur s’y est opposé de manière appropriée » (article L122-5-3). L’AI Act oblige les fournisseurs de modèles à usage général à respecter cette réserve et à publier un résumé de leurs données d’entraînement (article 53).

Le Parlement avance, lentement. Le Sénat a adopté le 8 avril 2026 une proposition de loi qui présumerait l’utilisation d’une œuvre par un fournisseur d’IA dès qu’un indice la rend vraisemblable ; à la mi-octobre, elle n’est pas en vigueur. Le rapport de l’Assemblée propose d’exclure les contenus entièrement générés par IA des aides à la création et d’obliger les auteurs à déclarer leurs usages, sous peine de perdre leurs droits en cas de fausse déclaration ; le CSPLA prévient qu’une telle sanction se heurterait au principe d’absence de formalité si elle conditionnait l’existence du droit.

Le même rapport indique que le Syndicat national de l’édition a mis à jour ses modèles de contrats pour encadrer l’usage de l’IA par les auteurs. Si vous voulez faire une BD avec l’IA pour un éditeur, relisez donc votre contrat.

Foire aux questions

Une BD générée par IA est-elle protégée par le droit d’auteur ?

Pas ses images purement synthétiques, qui relèvent du domaine public selon le CSPLA. Votre scénario, vos dialogues et l’agencement des cases restent protégeables, comme pour Zarya of the Dawn. Plus vous redessinez, retouchez et composez, plus votre part créative se voit dans l’objet.

Faut-il indiquer qu’une bande dessinée a été faite avec l’IA ?

Pour une BD, l’AI Act ne l’impose aux professionnels que pour les hypertrucages, et dans une œuvre de fiction une mention discrète suffit alors. Un héros inventé et dessiné n’est en principe pas concerné. Votre contrat d’édition peut, lui, prévoir une obligation d’information.

Peut-on demander une BD « à la manière » d’un auteur connu ?

Un courant reste libre. Le style propre d’un auteur, quand il se cristallise dans des éléments reconnaissables, et ses personnages sont protégés : le CSPLA juge contrefaisantes les générations qui les reprennent. Décrivez le trait, les couleurs et le cadrage voulus plutôt que de nommer un confrère.

Quels outils pour faire une BD avec l’IA ?

Un assistant de texte pour relire le scénario, un générateur qui accepte des références de personnages (Edit Model de Midjourney, Nano Banana chez Google), un logiciel comme Krita pour monter les planches, et vos propres outils pour le lettrage BD.

Sources