Tapez « ArtCraft IA » dans un moteur de recherche et la promesse saute aux yeux : Photoshop, Word, Excel et PowerPoint recréés en quelques jours, gratuits, sans compte ni abonnement. Derrière, un développeur américain, Brandon Thomas, et un agent de programmation qui a tapé l’essentiel du code. Le 13 octobre 2026, 01net et Creative Bloq y consacraient chacun un article.
L’engouement est réel : plus de 56 000 étoiles sur GitHub pour le seul PhotoCraft, moins de deux semaines après l’ouverture de son dépôt. Mais que valent ces logiciels une fois l’effet d’annonce passé ? Nous avons lu ce que l’équipe publie elle-même : code, licences, feuilles de route, aveux de faiblesse compris. Et ces documents sont plus francs que bien des communiqués.
Premier piège, le nom. ArtCraft désigne d’abord le studio de création d’images et de vidéos par IA lancé par la même équipe, et d’autres marques portent ce nom. Les logiciels dont tout le monde parle s’appellent les Crafting Apps. Ils vivent sur GitHub dans l’organisation storytold, affichée sous le nom ArtCraft, et sont présentés sur getartcraft.com. Leur auteur, Brandon Thomas, installé à Atlanta, avait déjà fondé Storyteller.ai et FakeYou.
La gamme compte treize applications, toutes écrites en Rust, pour macOS, Windows et Linux, et même en version web. Première vague, dépôts ouverts entre le 30 septembre et le 1er octobre : PhotoCraft (le clone de Photoshop), VectorCraft pour l’illustration, FilmCraft pour le montage, LightCraft pour le développement photo, PdfCraft, EffectCraft et DesignCraft. Deuxième vague, le 7 octobre, côté bureau : WordCraft pour Word, GridCraft pour Excel, DeckCraft pour PowerPoint, plus SoundCraft (l’audio, façon Pro Tools) et CADCraft (le dessin technique). FigCraft, consacré au design d’interface, a suivi.

Pas de compte à créer : on télécharge un installateur, ou le lanceur maison qui tient tout à jour. Chaque application se pilote aussi en ligne de commande ou par un serveur MCP, de quoi la confier à un agent IA. Nous nous concentrons ici sur les quatre qui parlent le plus au lecteur français : PhotoCraft, WordCraft, GridCraft et DeckCraft.
La presse parle tantôt de Claude Code, tantôt de Claude Opus 5.5. Les deux sont justes, les dépôts le montrent. Claude Code est l’outil, l’agent de programmation d’Anthropic qui lit le projet, écrit, lance les tests et propose des modifications. Claude Opus 5.5 est le modèle qui tourne derrière. Les commits portent la signature « Co-Authored-By: Claude Opus 5.5 » que Claude Code ajoute, et certains renvoient même à une session claude.ai/code. WordCraft, GridCraft et DeckCraft contiennent même un fichier CLAUDE.md, des consignes rédigées pour l’agent.
Le projet tient d’ailleurs sa propre comptabilité. Au 10 octobre, PhotoCraft totalisait 1 302 commits, dont 736 cosignés par Claude Opus 5.5. Les autres modèles crédités (d’autres versions de Claude, GitHub Copilot, GPT-6…) n’en réunissent que 128 à eux tous. Même tableau pour WordCraft, GridCraft et DeckCraft : presque tous les commits attribués à une IA le sont à Opus 5.5. Les feuilles de route chiffrent même le travail restant en « heures d’agent Opus 5.5 ». Difficile d’être plus transparent.
N’imaginez pas pour autant un développeur seul face à sa machine. PhotoCraft affichait 189 contributeurs humains au 10 octobre, et Brandon Thomas apparaît comme coauteur de la plupart des modifications récentes. L’IA écrit vite ; quelqu’un décide encore quoi fusionner. La feuille de route de WordCraft le dit noir sur blanc : première tâche avant la bêta, relire et fusionner environ 45 propositions en attente, un travail réservé au propriétaire. Si vous suivez les assistants IA pour développeurs, rien de surprenant : la relecture reste le goulot.
Sur le site d’ArtCraft, PhotoCraft porte l’étiquette « early alpha » et les trois clones de bureau « in development ». Sur GitHub, les quatre feuilles de route disent « alpha ». Ni bêta ni version stable, donc : des logiciels d’essai, publiés à un rythme fou. PhotoCraft est passé de la version 0.1.0, le 2 octobre, à la 0.8.2 le 12.
Le plus intéressant, ce sont les chiffres que l’équipe publie sur elle-même. Chaque dépôt estime sa part « prête pour un vrai travail » : environ 45 % pour PhotoCraft, 60 % pour WordCraft, 50 % pour GridCraft, 55 % pour DeckCraft. Ce sont des auto-évaluations pondérées, pas des mesures indépendantes, et elles bougent presque chaque jour (d’où les écarts avec certains chiffres repris par la presse). Elles restent pourtant plus sévères que la couverture des menus, qui dépasse 90 % pour trois des quatre logiciels.

Le temps restant avant une bêta se compte, lui aussi, en heures d’agent : de 120 à 240 heures pour les trois clones de Microsoft selon l’équipe, de 1 100 à 1 800 heures pour PhotoCraft. Photoshop est un autre morceau.
C’est la question qui compte avant d’ouvrir un vrai dossier. La réponse, donnée par les développeurs eux-mêmes, appelle à la prudence.
Côté WordCraft, la feuille de route liste ce qui bloque le passage en bêta : le format DOCX n’a jamais été testé sur des fichiers réels, les graphiques, SmartArt et objets OLE disparaissent sans avertissement, les contrôles de contenu sont perdus, et un plantage au démarrage a été signalé. Côté GridCraft : pas d’import .xls, des classeurs de 100 Mo qui refusent de s’ouvrir, des graphiques qui perdent leur type après un enregistrement, et personne n’a encore vérifié sur un vrai corpus qu’Excel rouvre ces fichiers sans proposer de réparation.
DeckCraft reconnaît des bogues de perte de données et un format PPTX jamais éprouvé sur de vraies présentations. PhotoCraft, lui, ouvre et enregistre les PSD, mais les fichiers qu’il écrit ne sont pas encore acceptés de façon fiable par Photoshop, et 579 tickets ouverts par les utilisateurs des versions 0.5 et 0.6 restaient non résolus au 11 octobre.
Avec ArtCraft, IA ou pas derrière le code, la règle ne change pas : travaillez toujours sur une copie. Jamais sur l’original d’un contrat ou d’une maquette client. Le dispositif public Cybermalveillance.gouv.fr rappelle qu’une sauvegarde ne vaut que si on l’a testée, et c’est encore plus vrai avec un logiciel en alpha. Si vous échangez des fichiers avec des collègues sous Microsoft 365, gardez la suite d’origine pour l’envoi final. Pour l’IA au quotidien dans Word et Excel, les outils déjà en place restent le choix raisonnable.
Sur le papier, PhotoCraft impressionne. Son dépôt GitHub annonce seize calques de réglage, des styles de calque, la gestion des couleurs ICC, des documents en RVB, CMJN ou Lab jusqu’à 32 bits par canal, et l’ouverture des PSD comme des PSB. La sélection intelligente tourne sur votre machine, sans cloud, et l’interface existe en français. Les fonctions génératives, en revanche, manquent à l’appel : rien d’équivalent au remplissage génératif d’Adobe, un trou que l’équipe range parmi ses plus gros. Si vous aimez remplacer un ciel avec l’IA de Photoshop, il faudra patienter.
Le test publié par Creative Bloq nuance le tableau. Le journaliste Joe Foley a trouvé PhotoCraft le plus convaincant du lot, mais avec une sélection automatique moins précise que chez Adobe et des filtres qui ne s’affichaient pas en aperçu sur sa machine. LightCraft refusait d’importer directement ses fichiers raw CR3, et FilmCraft ne lisait pas ses rushs 10 bits 4:2:2 sans conversion préalable.
Alors, PhotoCraft fait-il une bonne alternative gratuite ? Photoshop garde l’avantage, de l’aveu même de l’équipe, qui écrit que son logiciel ne remplace pas encore Photoshop pour le travail professionnel quotidien. Pour travailler gratuitement dès aujourd’hui, des logiciels libres mûrs existent : GIMP pour la retouche, Inkscape pour le vectoriel et Scribus pour la mise en page figurent tous trois au socle interministériel de logiciels libres, Krita a ses fidèles, et Affinity est devenu gratuit chez Canva. Notre panorama des alternatives à Canva complète la liste. L’atout de PhotoCraft tient ailleurs : sa familiarité, avec des menus et des raccourcis calqués sur ceux d’Adobe.
Chaque application est publiée sous double licence MIT ou Apache 2.0, au choix de l’utilisateur. Deux licences dites permissives : vous pouvez utiliser le logiciel, y compris pour un usage commercial, le modifier, le redistribuer, l’intégrer à un produit fermé, à condition de conserver les mentions de droits d’auteur et le texte de la licence. Apache 2.0 ajoute une licence explicite sur les brevets des contributeurs. Rien d’exotique : en France, toutes deux figurent sur la liste des licences que les administrations peuvent retenir pour publier leurs propres codes sources.
Deux limites, quand même. Le nom et les logos ArtCraft ne sont pas couverts : une version dérivée doit les retirer. Et la licence ne garantit rien, puisque le logiciel est fourni « en l’état », comme presque tout le libre. Pour une entreprise attachée aux outils IA open source et à la maîtrise de ses logiciels, le code ouvert reste un argument sérieux : vous pouvez l’auditer, le compiler vous-même et le reprendre si le projet s’arrête.
Le droit européen y répond en partie. La directive 2009/24/CE protège un programme comme une œuvre, mais seulement dans son expression, c’est-à-dire son code. Son article 1er est net : les idées et principes à la base d’un programme, y compris ceux de ses interfaces, ne sont pas protégés par le droit d’auteur. Son article 5 permet à la personne autorisée à utiliser un logiciel d’en observer, étudier et tester le fonctionnement pour en comprendre les principes.
La Cour de justice de l’Union européenne l’a confirmé le 2 mai 2012 dans l’affaire SAS Institute (C-406/10). Ni la fonctionnalité d’un programme, ni son langage de programmation, ni le format de ses fichiers ne sont protégés, et l’acquéreur d’une licence qui reproduit une fonctionnalité en observant le logiciel, sans accès à son code source, ne porte pas atteinte au droit d’auteur. C’est précisément la méthode revendiquée par ArtCraft, dite de la « salle blanche ».
Les consignes données à l’agent le confirment. Dans WordCraft, Word est installé sur la machine de développement et peut être observé de l’extérieur, mais interdiction d’en désassembler le contenu, de copier du code sous GPL comme celui de LibreOffice ou de reprendre une seule icône de Microsoft ou d’Adobe. Restent les marques, le droit d’autres pays, et une question que la directive ne tranche pas : à qui revient un code qu’un agent a très largement écrit ? Dans les sources consultées, aucune action en justice d’Adobe ou de Microsoft n’est mentionnée.
Un logiciel codé par IA en quelques jours, avec plus de 1 700 tests pour PhotoCraft et 855 pour WordCraft : voilà qui aurait paru absurde il y a peu. ArtCraft montre que la vitesse n’est plus le problème. Le problème, c’est la dernière ligne droite : la fidélité aux fichiers réels, la stabilité, les cas tordus que seuls les utilisateurs débusquent. Les feuilles de route l’admettent, chiffres à l’appui.
Autre leçon : un agent autonome se pilote par des règles écrites. Les fichiers CLAUDE.md de WordCraft et GridCraft imposent de ne jamais planter, un test de régression pour chaque correctif, aucune ressource empruntée à un éditeur tiers. Rien que du génie logiciel classique, simplement rédigé pour une machine. Et ces programmes sont eux-mêmes conçus pour être pilotés par des agents.
Faut-il y voir la fin d’Adobe ou de Microsoft ? Franchement, pas cette année : un tableur prêt à moitié n’est pas encore un tableur. Mais la barrière d’entrée a bougé. Recréer un logiciel connu, au moins jusqu’à une alpha utilisable, ne demande plus une grosse équipe ni des années de travail. Pour ArtCraft IA comme pour ceux qui suivront, tout se jouera sur la durée, et sur la confiance que vous accorderez à ces outils pour vos fichiers.
Oui pour les Crafting Apps. Elles se téléchargent sans compte ni abonnement, et leur code est publié sous double licence MIT ou Apache 2.0. Vous pouvez les utiliser, les modifier et les redistribuer, même pour un usage commercial, en conservant les mentions de licence. Le studio d’images et de vidéos par IA de la même équipe est un produit distinct.
Claude Code, l’agent de programmation d’Anthropic, avec le modèle Claude Opus 5.5. Les commits portent la mention « Co-Authored-By: Claude Opus 5.5 », et le fichier des contributions de PhotoCraft attribue 736 commits sur 1 302 à ce modèle au 10 octobre 2026. Des contributeurs humains participent aussi, et le propriétaire du projet décide de ce qui est fusionné.
Les ouvrir, oui ; enregistrer par-dessus l’original, non. Selon les développeurs, WordCraft peut supprimer graphiques et SmartArt sans prévenir, et les PSD écrits par PhotoCraft ne sont pas encore fiables dans Photoshop. Travaillez sur une copie et gardez une sauvegarde que vous avez testée.
En partie seulement. L’interface de WordCraft est traduite en français à environ 95 %, mais sa correction orthographique ne gère que l’anglais, le polonais et le portugais. GridCraft et DeckCraft n’ont pas encore de traduction française, selon leurs feuilles de route d’octobre 2026. PhotoCraft, lui, a déjà son interface en français.
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